extraits du texte

Dites-moi, messieurs, qui a dit le premier, qui a énoncé le premier que si les hommes faisaient des saletés, c'est seulement qu'ils ne connaissaient pas leurs véritables intérêts ? Qu’il suffisait de les éclairer, de leur ouvrir les yeux sur ces intérêts véritables pour qu’ils deviennent honnêtes et bons en un clin d’oeil. Mais, tout d’abord, quand donc avez-vous vu, dans tous les millénaires, que les hommes n'agissaient que dans leur intérêt ? Un intérêt... Qu'est-ce que c'est donc, un intérêt ? Pouvez-vous prendre sur vous de définir à coup sûr ce qui est intéressant pour l'homme ? Et que se passerait-il si cet intérêt, certaines fois, devait consister, justement, à se souhaiter non pas ce qui est profitable, mais ce qui est le pire ? Qu'en dites-vous, ces situations existent ? Vous riez ; riez, messieurs, mais répondez, car enfin, ne serait-ce qu'affirmer cette théorie d'une régénération du genre humain dans son ensemble par un système fondé sur ses propres intérêts, c'est, d'après moi, ou peu s'en faut, la même chose... eh bien, qu'affirmer, par exemple, que l'homme s'adoucit avec la civilisation et que, par conséquent, il devient moins sanguinaire et moins capable de faire la guerre. Mais regardez autour de vous : le sang coule à grands flots, et d'une façon tellement joyeuse, encore, on dirait du champagne ! Qu'est-ce donc qu'elle adoucit en nous, la civilisation ? Tout ce que fait la civilisation, c'est qu'elle amène à une plus grande complexité de sensations... absolument rien d’autre. Avez-vous remarqué que les buveurs de sang les plus raffinés furent presque tous les hommes les plus civilisés qui soient ? La civilisation, si elle n'a pas rendu les hommes plus sanguinaires, a conféré à cette cruauté quelque chose de plus sale, de plus odieux. Avant, les hommes voyaient dans le meurtre un acte de justice, ils étripaient donc qui ils devaient sans remords de conscience ; maintenant, nous avons beau savoir que le meurtre est une saloperie, nous la pratiquons de plus belle, cette saloperie, et encore plus qu'avant. Qu'est-ce qui est pire ? - A vous de décider.

(…)

Moi, ça ne m'étonnerait pas du tout, de voir surgir, comme ça, sans prévenir, en plein milieu de cette raison régnante, un monsieur au physique ingrat, qui se mettrait les deux mains sur les hanches et qui dirait : « Dites donc, messieurs, est-ce qu'on ne pourrait pas l'envoyer valdinguer, toute cette raison, pour vivre à nouveau selon notre liberté stupide ? » C’est que depuis toujours, les hommes aiment agir comme ils le veulent ; vouloir contre son intérêt est non seulement possible, c'est quelquefois positivement obligatoire ! L’homme peut délibérément, en toute conscience, se souhaiter même ce qui est le plus stupide pour avoir le droit de ne pas être lié à cette obligation de se souhaiter toujours le plus intelligent !

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Oui, ce sont bien ses rêves fantastiques, c'est sa bêtise la plus crasse que l'homme voudra se conserver dans le seul but de se confirmer à lui-même que les hommes sont encore des hommes, et pas des touches de piano. Et, même au cas où il serait vraiment une touche de piano, même si c’est là une chose qu’on lui démontre, même là, il ne se rendra pas à cette raison, il fera sciemment quelque chose contre, rien que pour s’obstiner. Et, s’il le faut, il inventera la destruction et le chaos, il inventera toutes sortes de souffrances, et il la soutiendra, sa position ! Et si vous me dîtes que la raison reprendra le dessus, alors, l’homme fera exprès de devenir fou, pour perdre cette raison et s’obstiner dans son idée ! Je suis sûr de cela, parce qu'il me semble bien que toute l'activité humaine ne consiste qu'en cela que l'homme se prouve à chaque instant qu'il est un homme et pas une touche de piano ! Par ses plaies et par ses bosses, mais qu'il le prouve ; même en retournant dans les cavernes, mais qu'il le prouve.

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Messieurs, il y a des questions qui me torturent. Laissez-moi m'expliquer. Les hommes aiment bâtir et se tracer des chemins, d'accord. Mais pourquoi aiment-ils aussi passionnément la destruction et le chaos ? Ça, dites-le-moi un peu. J'ai envie de déclarer moi-même deux mots à ce sujet. N'est-ce pas, peut-être que s'ils aiment tant la destruction et le chaos (et il est indéniable qu'il leur arrive d'aimer ça très fort, la chose est là), c'est qu'ils craignent eux-mêmes instinctivement d'atteindre leur but et d'achever le bâtiment qu'ils sont en train de construire ? Qu'en savez-vous, peut-être, leur bâtiment, ils l'aiment seulement de loin, mais pas du tout de près ; peut-être ce qu'ils aiment, c'est seulement le bâtir, mais pas vivre dedans. Les fourmis, elles, elles semblent d'un avis contraire. Elles possèdent un bâtiment stupéfiant du même genre, indestructible à tout jamais - la fourmilière. Mesdames les fourmis ont commencé avec la fourmilière, elles finiront sans doute avec la fourmilière, ce qui fait honneur à leur constance et à leur caractère positif. Mais les hommes sont des créatures frivoles, et, comme le joueur d'échecs, peut-être, n’aiment-ils que le processus qui mène au but, et non le but en tant que tel. Et ce but, cela est évident, ne doit être rien d'autre qu'un deux et deux font quatre, c'est-à-dire une formule, car deux et deux font quatre, ce n'est déjà plus la vie, messieurs, mais le début de la mort.

ORDURE

un petit avant goût des textes du spectacle d’après « Les Carnets du Sous-Sol » de DOSTOÏEVSKI

traduit du russe par André Markowicz